Suivez le guide ! Chaussez une paire de chaussures bien chaudes, enfilez une paire de gants et partez à la rencontre d’un oiseau emblématique du Parc naturel des Landes de Gascogne : l’étonnante Grue cendrée… Place à la découverte d’un lieu unique, inaccessible au public en dehors des visites guidées. Effet garanti !

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C’est un jour d’hiver, comme on en connaît en janvier dans les Landes de Gascogne. Le froid s’est invité, mais nos amies les Grues aussi. Ça tombe bien nous sommes venues pour elles ! Pour notre première escapade au pays de la Grue cendrée, les deux  épicuriennes de nature  que nous sommes, n’avons pas boudé notre plaisir d’allier l’utile à l’agréable grâce à cette sortie terrain. Ma collègue Caroline et moi arrivons dans le Pays morcenais* à Arjuzanx (40) pour y visiter sa Réserve naturelle et suivre la visite guidée, proposée au public. Il est tout à fait possible de se rendre à l’observatoire de Bedade(photo) sans guide pour profiter du spectacle mais j’ai tendance à conseiller la visite accompagnée d’un spécialiste qui connaît si bien son sujet, et qui sait transmettre sa passion à des connaisseurs, tout comme aux amateurs.

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Cette année les visiteurs sont chanceux, la population des Grues cendrées connaît un record de fréquentation sur le site, puisqu’on n’en dénombre pas moins de 38 000 à l’heure actuelle. Ce chiffre varie chaque année en fonction de critères multiples qui poussent les Grues, ou non, à poursuivre leur migration vers le sud (Espagne ou Maghreb).

Nous avons donc troqué nos chaussures de ville pour des chaussures de rando, prêtes à arpenter le sol sablonneux qui s’offre à nous.

Deux types de visite sont possibles : - le petit-matin où les Grues transpercent la brume matinale ; elles quittent alors leur dortoir pour rejoindre les zones de gagnage à la recherche de nourriture.

-          L’après-midi, au cours duquel les oiseaux regagnent leur dortoir avant la tombée de nuit.

Le rendez-vous est fixé pour le groupe à 15h30 à la Réserve. Une fois l’assemblée réunie, nous serons donc 17 participants à partager ce moment collectif autour de cet étonnant échassier. Nous sommes à la limite maximale pour la visite, qui ne doit pas excéder une vingtaine de personnes afin d’assurer au visiteur de bonnes conditions de visite. Il faut bien souvent réserver sa visite longtemps à l’avance pour s’assurer d’obtenir une place.

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Notre guide Géraldine rassemble le groupe encore occupé à découvrir la salle d’exposition photos de la Maison de site. En guise d’introduction elle nous présente les lieux et l’histoire de la Réserve naturelle, ancien site industriel. L’endroit est une ancienne zone d’exploitation minière de lignite géré par EDF, d’où la présence d’un lac venu comblé le creusement de la terre qui en résulte. Il faut savoir qu’avant Napoléon III et la période d’assèchement des marais qu’il a entrepris, et qui a engendré le paysage que nous connaissons aujourd’hui, les Landes de Gascogne étaient de gigantesques espaces marécageux, où les Grues trouvaient déjà refuge pour leur hivernage. D'ailleurs, elles y résidaient de manière permanente, c’était leur lieu de nidification. Ces oiseaux vivant au sol, elles ont besoin de vastes étendues d’eau pour s’y implanter en toute quiétude. Les conditions de vie au sol sont plus contraignantes que pour un oiseau qui vit dans les arbres et qui par conséquent est moins exposé aux prédateurs.

La zone d’Arjuzanx est composée de plusieurs lacs. Nous quittons celui à proximité de la Maison de site pour prendre place dans l’un des deux mini-bus nécessaires au déplacement du groupe in situ. Nous roulons une dizaine de minutes, tout en bénéficiant des connaissances de notre guide durant le trajet. Çà et là, nous marquons des pauses pour observer et s’approcher des lieux de vie de la faune sauvage. Ici six vaches highland, vous savez ces vaches aux longs poils et aux cornes proéminentes.

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Leur présence permet de rouvrir les milieux avec leurs cornes et d’entretenir les pâturages en broutant et nettoyant les espaces humides. Ce sont des vaches de marais qui ont besoin d’eau, c’est une espèce rustique, qui l’été adore avoir de l’eau jusqu’au poitrail. Étonnamment seules les marrons s’approchent de nous, les noires sont réputées plus sauvages ; quelle en est la raison ? Nous l’ignorons, les mystères de la Nature ! Une chose est sûre, elles bénéficient d’une belle espérance de vie à Arjuzanx : plus de quinze ans ! Plus loin, Géraldine nous confronte à une énigme : quelle est l’utilité de ces étranges ‘perchoirs’ ?!

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Une dame vise dans le mil ! Il s’agit bien de nichoirs au profit des faucons crécerelles qui logent sur le secteur. Plus loin, une marre abrite des cistudes, ces petites tortues européennes en concurrence avec la tortue de Floride invasive. La cistude est également une espèce protégée qui bénéficie d’une attention particulière pour assurer son maintien sur ces espaces humides.

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Nous arrivons sur un petit promontoire surmonté d’une tour d’observation en bois. La balade motorisée touche à sa fin. La distribution des jumelles achevée, notre guide nous ouvre la porte de notre ‘perchoir’ que nous nous empressons de grimper. Une fois perchés, à l’intérieur, nous ouvrons les fenêtres qui obstruent la vue, et chacun va se poster autour de la pièce, près à dégainer son matériel d’observation.

La Grue est un oiseau de milieux humides qui recherche la tranquillité, et la motivation première de sa migration annuelle est la recherche de nourriture devenue difficile dans le nord de l’Europe à cette période de l’année. Ici, elles s’implantent à proximité de champs de maïs qui leur procurent une quantité d’aliments nécessaires à leurs besoins, ce sont les zones de gagnage. Ce n’est pas en raison du froid qu’elles parcourent toute cette distance annuellement, c’est bien la quête de nourriture qui motive ces courageuses marathoniennes !

Ensuite, le deuxième critère choisi pour poser ses valises sera la recherche d’un lieu pour passer la nuit. Pour dormir, elles recherchent des zones humides peu profondes, une vingtaine de cm reste l’idéal. Parfois, il arrive que leurs longues pattes se retrouvent prises dans l’eau gelée, puisque la nuit on peut descendre sous la barre des moins 10 degrés. La Réserve d’Arjuzanx est un des hauts-lieux d’observation de l’oiseau migrateur dans le département. Le site est composé d’un ensemble de zones humides, d’où la présence de cet oiseau dans ce décor marécageux qu’il apprécie tant. C’est dans ces dépressions humides que la Grue se loge pour la nuit, elle y trouve la quantité d’eau peu profonde nécessaire pour se caler. Comme le flamant rose, elle y dort perchée sur une patte. Puis quotidiennement, elles vaquent de la zone de dortoir, où elles logent, à la zone de gagnage où elles se restaurent.

Durant l’attente de leur arrivée, chacun prend connaissance du fabuleux paysage qui nous entoure, certains aperçoivent des chevreuils qui se baladent. « Moi j’en ai quatre ! » s’écrit une dame. Avec les longues vues à notre disposition on distingue très clairement les habitants des lieux. Plus on arrive en fin de saison, plus les Grues tardent à rentrer à leur dortoir. « Ah! » s’écrie un visiteur : il est 16h48 et on entrevoit le premier vol de Grues à l’horizon. Je ressens alors dans l’assemblée comme un soulagement, ouf ! Les Grues n’ont pas décidé de découcher ce soir, on les verra bel et bien ! Et comment, c’est alors un long ballet qui commence, où les Grues rassemblées en petits groupes, volent au-dessus de nous, avant d’atterrir dans les champs voisins, ou directement au bord de l’eau.

Le silence est réclamé afin d’observer en toute quiétude ces moments de grâce : l’atterrissage en douceur et le sol foulé par les petites pattes de nos ‘échassiers landais à plumes’.

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A travers les longues vues, on observe le dortoir qui se remplit peu à peu. Par moment on aperçoit les mâles paradant autour des femelles, s’en suit alors une gestuelle ; peut-être les prémices de la future danse nuptiale ?

Les premiers vols de Grues percent l’horizon et c’est à travers de grands cris que mes compagnons de visite manifestent leur enthousiasme de voir et d’entendre nos belles Dames grises ! Le traditionnel ‘cru-cru’ se fait alors entendre, on dit qu’il ressemble au son de la trompette. Aux ‘V’ des vols de Grues succèdent les lignes d’oiseaux qui se suivent en une longue file indienne. Quelques mâchoires se décrochent « wow », sûrement celles des non-initiés ; ça fait toujours ça la première fois ! Il est vrai que le spectacle est somptueux : le vol du plus grand d’oiseau d’Europe qui frôle notre cabane d’observation. Dès les premiers instants nos compagnons de visite semblent envoûtés par ce qu’ils voient. Chacun y va de sa longue-vue pour observer de plus près l’oiseau au sol.

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Ici, pas un bruit, si ce n’est le lointain écho d’un avion. La tour d’observation nous offre un splendide panorama du haut de nos 15 mètres. La météo joue en notre faveur, car à la pluie des derniers jours succède un ciel de traîne, dont les éclaircies dominent en cette fin de journée. A cette heure, les rayons du soleil affleurent le sol, faisant ainsi ressortir le relief de ce paysage lacustre.

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Autour, le sol ne tardera pas à geler. Nous sommes chanceux, nous confesse notre guide car c’est une belle journée d’observation, tant concernant les conditions d’observation que par le nombre incessant d’oiseaux qui nous entourent. L’année précédente, elles avaient plus à manger sur leurs terres septentrionales (nord de l'Europe) alors elles sont descendues vers le sud en nombre plus restreint.

Grâce au bagage réalisé par les naturalistes de la Réserve, nous savons que ces visiteuses hivernales proviennent cette année de Finlande, d’Allemagne, de Pologne, de République tchèque et d’Estonie. Incroyable, il y a même possibilité de renseigner le bagage nous-mêmes sur un site internet !

J’apprends que même des cormorans viennent trouver refuge dans les marais landais, mais pour les apercevoir il faut se diriger vers le lac de Morcenx qui est moins acide qu’à Arjuzanx. La guide nous raconte qu’ils ont déjà surpris un sanglier en pleine nage sur le lac en face de nous. La Réserve d’Arjuzanx est un véritable lieu pour l’observation de la faune sauvage, où tout type d’animaux se côtoie. En fonction du jour le visiteur aura à loisirs d’observer une faune assez diverse, même si notre star reste cet élégant oiseau qui fait la réputation du lieu.

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Nous ressortons ravies de ce moment partagé et comme envoûtées par cette aventure grisante. Qui eût pu imaginer que la Grue vivait jusqu'à 4O ans, volait à 5000 mètres d'altitude, et pouvait parcourir 1000 km d'un coup avec une moyenne de 80km/h et des pointes à 110 ! Et je sais que la Grue n'a pas fini de me surprendre … alors j'en garde un peu pour la prochaine fois ! Je recommande à tous de tenter l'expérience et de se rapprocher des professionnels qui proposent des sorties encadrées, parfois improvisées, afin de s'adapter au mieux aux conditions du jour. Il faut avoir à l'esprit que tout animal sauvage adapte ses pratiques au quotidien. Être encadré c'est s'assurer des conditions optimales d'observation et d'appréhension de notre faune. Il est 18h30, on ne distingue plus que le chant des Grues qui terminent leur toilettage en famille et qui socialisent joyeusement.

Nous nous promettons alors de revenir aux beaux jours pour un after-work** spécial « épicuriens de nature », pour venir déguster un apéro en bord de plage. Oui, oui ! Il y a bien une plage en bord de lac, très agréable pour la baignade aux beaux jours. Rendez-vous donc dans quelques mois …

*zone autour de la commune de Morcenx

** réunion informelle d’après-travail